Les vieux proverbes et chansons des temps ancestraux disent que les jours se suivent et se ressemblent. Hélas! Ces dires ne sont que trop vrais, en particulier pour les jeunes gens qui rêvent d'aventure et de liberté. Et c'est bien plus pénible encore lorsqu'on est fils ou fille de taverniers. Je le suis, ou plutôt, je l'étais car il y a de cela un moment que j'ai quitté ma ville natale. Je viens de Locminé; petit bourg des terres de l'intérieur. Mes parents y tiennent une taverne, tout comme leurs parents avant eux et ainsi de suite, sempiternellement, depuis que l'Homme sait s'enivrer.
Toujours servir les mêmes saoulons et entendre les mêmes chansons... Mes treize premières années de vie me parurent bien longues avec cette redondance! Heureusement, cependant, les rares voyageurs passant par Locminé s'arrêtaient toujours à la taverne du Porc frisé. Je me souviens que j'aimais par-dessus tout cesser de travailler un moment pour les écouter conter leurs périples et chanter avec eux de gaies chansons à boire. Je pus apprendre à parler la langue de certains, soit des nains et des gobelins. Oui, je crois bien avoir été heureuse à Locminé grâce à ces clients étrangers. Peut-être même y vivrai-je encore si mes parents avaient évité ce sujet délicat qu'est le mariage.
J'allais sur mes quatorze ans lorsqu'il en fut question. On comptait m'épouser au fils du maître brasseur de la région –un gentil garçon, un bon ami, même, mais simplet. Il s'agissait d'un moyen aisé de m'assurer un bon avenir et un approvisionnement constant en barils de bière pour la taverne. Je crois n'avoir nul besoin de vous dire que nous refusâmes tous les deux; lui en aimait une autre et moi n'étais pas prête à me donner à un homme. Nous parvînmes à repousser le mariage le plus tard possible. Seulement, notre manège ne passa pas inaperçu. Mon père, las de ma conduite, me lança alors un ultimatum sans vraiment y penser : ou bien je me mariais, ou bien je quittais la ville pour faire ma vie ailleurs. C'est le genre de paroles auxquelles on doit réfléchir avant de me les clâmer car je préférai partir. Je me joignis à un groupe de nos clients, des trouvères, et profitai de leur départ tôt le lendemain matin. Jamais je n'ai mis ma famille au courant de mon intention de les quitter. À quoi bon? Ils n'auraient pas compris de toute façon. Je crois bien être la seule chez moi à avoir jamais rêvé de parcourir le monde et de vivre des aventures comme celles que racontaient les voyageurs.
Je suivis donc un long moment ces musiciens. Ils me firent cadeau d'un tambour et d'un pieu de métal pour me défendre en cas de besoin. Deux d'entre eux, des Elfes, tentèrent même de m'apprendre l'elfique. Ils n'en eurent jamais le temps, j'en vins à détester ces êtres qui volaient sans cesse mon public par leur musique exotique et leur si belle voix. Évidemment, tous ces misérables incultes préféraient la poésie des Elfes bien qu'ils n'y comprissent rien! Enfin, leur compagnie m'était si insupportable que je quittai ces ménestrels.
Je me rendis au plus proche village avec uniquement quelques pièces en poche. L'été approchait à grands pas. Je ne connaissais personne dans les environs et je dois avouer que je craignis un moment pour ma vie –l'Homme craint toujours ce qui lui est inconnu, hélas! Je rencontrai néanmoins de bonnes gens qui se plaisaient à s'appeler les Chansonniers chaotiques. Je me liai rapidement d'amitié avec l'un d'eux, un mage nommé Mordak. Enfin, d'amitié... Nous sommes tombés amoureux l'un de l'autre. Il me fit entrer dans son clan. Avec eux, je vécus plus d'aventures que jamais je n'en ai imaginées, tant et si bien que certains d'entre eux préférèrent quitter la région, la jugeant dangereuse. Mordak faisait partie de ceux-là. N'écoutant que cette naïveté qu'entraîne l'amour, je quittai Zarinos-les-Berges avec lui et certains de ses compagnons.
Nous voyageâmes longtemps, plusieurs mois. Des événements heureux et malheureux nous arrivèrent. Dorque, entre autres, mourut lors d'un combat inattendu durant lequel je fus blessée à l'épaule droite. Elle fut longue à guérir puisque aucun prêtre ne nous accompagnait. Encore aujourd'hui, je garde les traces de cette fracture. Nous rencontrâmes de nouvelles personnes, en quittâmes beaucoup et perdîmes les autres. Nous finîmes par nous installer près de la frontière au nord du royaume de Galandor. Je dépensai mes économies dans l'achat de deux flûtes d'ébène et j'appris à en jouer de façon autodidacte.
Combien de temps sommes-nous restés là-bas? Deux ou trois lunes, je crois bien. C'est le temps qu'il fallut pour nous attacher aux environs et convaincre mes compagnons de défendre la ville lorsque le roi Stridar II se mit à attaquer Galandor. Ce fut aussi le temps qu'il me fallut pour me quereller de nombreuses fois avec Mordak. Ce dernier me renvoya vers Zarinos en prétextant que l'endroit était trop dangereux pour moi. Il préférait que j'aille rejoindre les autres Chansonniers chaotiques, qui sauraient me protéger. Délicate manière de me faire comprendre que j'étais un fardeau pour lui et me faire courir droit à ma perte! Zarinos est tout sauf un lieu sécuritaire! Enfin, je pris la route du sud avec une caravane de gitans –l'un d'eux, d'ailleurs, connaissait mes amis et les avait rejoints.
Je revins au campement principal des Chansonniers, l'épaule déformée, guère plus riche financièrement que la première fois, mais sachant parler deux langues de plus et jouer de la flûte. J'essaie d'égayer et de soutenir le groupe de mon mieux. J'aime tous ses membres autant les uns que les autres, que je considère maintenant comme ma véritable famille. C'est pourquoi je reste avec eux bien que j'aie oublié Mordak et ses promesses de venir me chercher. Je crie maintenant haut et fort : « longue vie aux Chansonniers! » et suis fière d'être l'une des leurs. Avec eux les jours se suivent, mais nous rassemblent plutôt que de se ressembler.